Ce livre, écrit par deux psychiatres, dont une spécialisée en psychiatrie péri-partum, nous fait un état des lieux de la recherche concernant la dépression chez la femme. Il reprend les grandes étiologies, les symptômes et les prises en charge ; qui peuvent être spécifiques aux femmes.
Très bien expliqué, simple à lire, y compris pour des lecteurs.rices n’appartenant pas au monde soignant. Le livre est également documenté avec des bibliographies complètes à chaque fin de chapitre.
Nous commençons par un constat frappant : les femmes (à partir de l’âge de 13ans), sont deux fois plus sujettes à la dépression que les hommes avec des épisodes plus longs, plus récurrents et plus handicapant sur le long terme. Et pourtant, leurs symptômes continuent d’être qualifiés (et enseigner aux soignants !) comme étant ATYPIQUES. Le « typique » étant l’apanage du masculin. Et seules 50% d’entre elles sont diagnostiquées (et donc prises en charge).
Je vous fais un petit tour d’horizon des sujets saillants du livre. Quand je dis saillants, je sais que cela est très personnel et que d’autres ont peut-être été plus marqués/touchés par certains thèmes que je ne vais pas évoquer (n’hésitez pas à nous écrire pour échanger).


1) Les causes « biologiques » : sortir du tout hormone :

Bien sûr, il est tentant d’expliquer la différence femme/homme par cet angle. D’autant plus qu’avant la puberté, le nombre de dépression est identique dans les deux sexes. D’autant plus qu’on sait que la ménopause, la grossesse sont des périodes de pic d’incidence de la maladie. Mais les auteur.e.s apportent des nuances : la puberté, la grossesse et la ménopause apportent leur lots de
modifications psychiques mais qui ne sont pas uniquement en lien avec nos hormones. On pense évidemment aux causes « sociétales » et elles sont bien développées et documentées dans l’ouvrage, nous y reviendrons au chapitre suivant. Mais il y a également les pathologies à plus fortes prévalence
chez les femmes ou uniquement féminine : thyroïde, SOPK, obésité et insuffisance pondérale…

Il y a aussi un travail autour de l’intéroception et des symptômes physiques associés ; ainsi que des modifications cérébrales en lien avec la maternité (cf article sur le livre Dans le cerveau des mamans) et des spécificités du cerveau féminin (même hors grossesse). Je dois admettre que cette partie
nécessite quelques bases de neuroanatomie ou une appétence pour la matière (j’ai pour ma part les premières mais pas la seconde…)

Enfin, le lien inflammation/dépression mérite qu’on s’y penche tant par l’ouverture que cela apporte en terme de PEC que par les questions de comorbidités associés, à chercher, à surveiller chez les patientes que nous prenons en charge.

2) Les causes sociétales

La violence nous vient immédiatement en tête. Mais là encore, les auteur.e.s nous alertent sur nos idées reçues : par exemple, en tant que soignants, on ne pense pas toujours à interroger la violence conjugale dans les couples homosexuels, pourtant tout aussi présente.
Le travail peut également être un facteur de risque de dépression et de mauvais rétablissement. De part la plus grande précarité des emplois « féminins » mais aussi de part les cas de harcèlement au travail.

Un sujet dont on parle de plus en plus-et à raison !- : la charge mentale des femmes. Son importance serait un facteur aggravant de la dépression.
Le chapitre sur la ménopause résume bien la situation biopsychosociale : c’est une période de changement hormonale, de statut social (deuil de la maternité), perturbations corporelles (avec perte d’estime de soi : prise de poids, sécheresse cutanées et capillaire) et plasticité cérébrale.
A noter, que la périménopause est la période la plus à risque


3) Cœurs brisés…


La dépression est un facteur de risque cardiovasculaire indépendant de part l’inflammation et le cycle du cortisol. En effet, la boucle de rétroaction du cortisol dysfonctionne en cas de dépression (production de cortisol malgré le taux déjà élevé dans le sang) ce qui impacte le système cardiovasculaire.

La dépression altère le système cardio-vasculaire et fait le lit de pathologies coronariennes. Là aussi, les pathologies sont différentes, les symptômes « atypiques  » et la mortalité supérieure à celle des hommes.

Dans la même idée, quand une femme présente une maladie cardiovasculaire, la présence de dépression augmente le risque de décès.

Ces informations m’ont paru essentielles pour ma pratique : peut-être devrions-nous de manière systématique effectuer des bilans cardiaques aux patientes souffrant de dépression chronique.

En miroir, les maladies cardiovasculaires sont des facteurs de risques de la dépression ; les études font un lien avec l’hygiène de vie et l’alimentation.

A retenir si vous êtes une femme ou que vous soignez des femmes :

  • Deux fois plus de dépression avec des symptômes propres (on arrête de dire atypique !)
  • Intéroception : concept clé pour comprendre ces symptômes
  • Les facteurs sont multiples : nous ne sommes pas que des mères victimes de violence et pleines d’hormones
  • La femme a une vie cyclique : le traitement ne peut être linéaire
  • Certains traitements « non habituels » fonctionnent, on peut les utiliser : la recherche l’atteste, ce ne sont pas « des recettes de bonnes femmes »
  • De l’espoir : 90% des essais cliniques incluent les femmes aujourd’hui

Symptômes féminins :

  • Augmentation du sommeil et de l’appétit
  • Agitation
  • Rythmicité menstruelle
  • Formes hivernales
  • Anxiété avec ruminations au premier plan (internalisation émotionnelle)
  • Douleurs musculaires (surtout MI) et autres symptômes corporels, préoccupations somatiques
  • Sensibilité importante au rejet social
  • Labilité émotionnelle

Traitements spécifiques (en plus des traitements classiquement proposés):

  • Traitement antidépresseur en phase avec le cycle
  • Traitement hormonal (phyto œstrogène pour la périménopause)
  • Supplémentation en Calcium, Magnésium, B6
  • Psychothérapie adaptée : TCC, TIP, EMDR
  • Yoga, relaxation

Pour aller plus loin : l’intéroception

  • C’est la conscience de ce qui se passe dans le corps (battements du coeur, tension, digestion…)
  • Différent de la proprioception et de l’extérioception
  • Insula : zone du cerveau dit « cortex intéroceptif ». Moins efficace chez la femme
  • L’intéroception est à l’origine du concept d’intuition et d’individualité
  • Une émotion sera le résultat de la compilation des informations intéro et extéroceptif. En particulier s’il y a eu un défaut de prédiction
  • Les femmes accordent plus de confiance à leur intéroception même si elle est moins précise que celle des hommes. Ce décalage confiance / précision est une clé pour comprendre l’importance des troubles anxiodépressifs chez les femmes
  • Axe de recherche de la psychiatrie d’avenir…