Billet d’humeur

Une fois n’est pas coutume, je ne vais pas parler d’une publication scientifique précise, ni d’interrogation technique sur la santé psychique des femmes. Aujourd’hui nous allons nous interroger sur les diagnostics que nous posons, à tort, sur certaines femmes, souvent jeunes, souvent racisées. Aujourd’hui, je choisis de parler de nos clichés de soignant.e.s, parfois assumés, le plus souvent intériorisés et inconscients.

Ces dernières années, le grand public a entendu parler du « syndrome méditerranéen », une hérésie médicale, qui consiste à dire que certaines femmes jouent une pièce de théâtre dramatique à la moindre gêne. Cette idée, profondément raciste et misogyne, a coûté la vie à des femmes, a retardé les soins pour beaucoup ; et, pour toutes, a montré un corps soignant loin de son devoir de soin bienveillant.

D’une pièce de théâtre à une autre, d’autres « comédiennes » entrent en scène : les « hystéro » et les « border », comme on les appelle parfois. Comprendre les troubles de la personnalité hystérique (maintenant nommé histrionique) et borderline. Il existe des critères diagnostiques pour ses troubles de la personnalité (DSM V). Ces critères sont discutables et sont discutés par la communauté scientifique, qui voit dans ses troubles des spectres plus que des étiquettes figées.

Cependant, dans notre pratique quotidienne, les femmes, le plus souvent racisées, sont rapidement diagnostiquées hystériques ou borderlines, fermant la porte à toute réflexion clinique face aux autres symptômes que le « théâtralisme ».

Je mets ce terme entre guillemets car il me semble pertinent d’interroger son usage au quotidien.

En théorie, le « théâtralisme » désigne le fait de se mettre en scène afin d’obtenir des bénéfices secondaires, souvent non conscientisés par la personne « théâtrale ». En pratique, ce « symptôme » est utilisé pour bâillonner la parole des femmes, pour se mettre à distance d’une expression de la souffrance qui nous met, nous, soignants, mal à l’aise. Ce malaise peut avoir plusieurs origines, dont voici quelques exemples : notre incapacité à soulager la souffrance du malade ; notre incapacité à comprendre le symptôme rapporté avec une emphase qui nous est inconnue ; nos préjugés sexistes et racistes.

Le constat est clair : nous sommes impuissants à comprendre et prendre en charge certaines personnes car nous n’avons pas la même manière de communiquer et donc d’interagir ; c’est pourquoi nous les rejetons par des termes pseudo-médicaux.

C’est un moyen de mettre l’incompréhensible en boite, de le rendre plus rassurant.

Ceci étant dit, comment fait-on pour s’améliorer ?

La santé, et la psychiatrie en particulier, est une science sociale en constante évolution ; avec d’une part, la science telle qu’on se la représente (physiologie et compagnie) et d’autre part, avec la société et ses évolutions.

Nous devons donc continuer à nous remettre en question et remettre en question nos pairs.

Lorsque nous sommes tentés d’étiqueter une jeune femme en souffrance de trouble de la personnalité, nous devons, a minima, revenir à nos fondamentaux de soignants et la seule question qui doit nous animer : « qu’est-ce qui la fait vraiment souffrir ? ».

Lorsqu’un.e collègue pointe l’idée qu’une patiente souffre d’hystérie parce qu’elle « surjoue ses symptômes et sa souffrance », ne restons pas silencieux, interrogeons-le, faisons-lui préciser sa pensée.

Face à nos préjugés, imposons-nous au moins une certaine rigueur clinique. Et prenons le « théâtralisme » pour ce qu’il est la plupart du temps, non pas l’expression d’une pathologie portée par la patiente, mais l’expression d’une tentative désespérée d’entrer en contact avec un corps médical hermétique à sa souffrance.

Pour une fois en psychiatrie, la charge du changement doit revenir au corps soignant et non aux soignés.

Pour aller plus loin, quelques lectures et écoutes que j’ai trouvées intéressantes et qui m’ont aidée à écrire ce petit article :

  • Du catégoriel au dimensionnel : description et illustration clinique pour favoriser une transition harmonieuse dans la conceptualisation des troubles de la personnalité. Dominick Gamache, Yann le Corff, Claudia Savard

https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0003448725001283

  • Sortir de la maison hantée : comment l’hystérie continue d’enfermer les femmes. Pauline Chanu

https://www.babelio.com/livres/Chanu-Sortir-de-la-maison-hantee-Comment-lhysterie-con/1930727

  • France Inter : Zoom Zoom Zen : le syndrome méditerranéen : santé et préjugés

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/zoom-zoom-zen/zoom-zoom-zen-du-lundi-29-janvier-2024-9206503

  • France culture : « Les fantômes de l’hystérie, histoire d’une parole confisquée »

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/lsd-la-serie-documentaire/la-matrice-du-mal-1152323

  • Diagnostic misogyne ou émancipateur ? Les modes d’appropriation du « trouble de la personnalité borderline ». Ivan Garrec

https://journals.openedition.org/teth/4958